Lyoba

CULTURE - TRADITIONS

Maître armailli - Jacques Murith

Il y a quelques mois, Lyoba était contacté par une agence de communication suisse romande pour un but tout-à-fait précis: Y a-t-il encore en Gruyère de vrais armaillis, respectueux de leur tradition et prêts à participer à un reportage sur leur condition, leurs aspirations, le futur du métier, etc.. Suite à cette demande, LYOBA, aidé par deux amis connaissant bien la région, a fourni une dizaine d'adresses, parmi lesquelles celles de Jacques Murith de Gruyères. 

L'article qui suit a été publié dans la revue "BCV Passion d'août 2001. Il est reproduit "in extenso" dans cette page. Merci à la Banque Cantonale Vaudoise d'avoir donnée son autorisation pour la parution de l'article dans le site LYOBA.


Accroché à flanc d'alpage, le chalet de Jacques Murith séduirait les touristes par son authenticité. Derrière sa façade patinée par les ans, se cache un univers magique, comme une carte postale de l'ancien temps. La chaudière tourne, le feu crépite, une fumée noire et âcre envahit l'espace. Ici, on perpétue les traditions. Le fromage est fabriqué de la même manière qu'au siècle dernier, avec les mêmes ustensiles: presses pour comprimer le caillé dans des moules de bois, chaudrons qui servent encore aujourd'hui à préparer les cultures sur le feu de bois, ainsi que le café et les repas. Seul le lait a changé; plus délicat de nos jours, il donne sans doute un goût légèrement moins fort au fromage.

Jacques a vu défiler un demi-siècle de travaux paysans, dont trente-sept années à l'alpage. "Plus qu'une passion, c'est un métier au quotidien." nous confie-t-il. Effectivement, au-delà de l'image folklorique que l'on a des armaillis, c'est un métier vraiment rude et éprouvant physiquement. Entre la traite des vaches à 5 heures du matin, puis le fromage à l'alpage et, quand c'est nécessaire, le travail à la ferme l'après-midi, Jacques travaille au minimum to à 15 heures par jour, en début de saison, sept jours sur sept.

Alors que Jacques a repris naturellement l'exploitation de son père, l'histoire de son épouse est toute différente. originaire du sud de la France, Éliane est arrivée voici vingt ans à Gruyères. Elle était conseillère de séjour pour une agence de voyage. C'est en visitant les montagnes pour montrer la richesse de la région aux touristes qu'elle a rencontré Jacques. Au début, elle a continué son travail, puis, petit à petit, s'est installée à l'alpage. Éliane
appris à tout faire dans l'exploitation et seconde activement son maître fromager de mari dans la délicate fabrication du fromage. Le travail ne manque pas et toute main d'œuvre est bienvenue, leurs quatre enfants mettent aussi la main à la pâte quand ils ont un moment de libre. De mi-mai à octobre, toute la famille monte à l'alpage. Ils déménagent cinq fois dans la saison, dans trois alpages différents. Ils commencent à 1050, puis montent jusqu'à 1450 mètres: la flore est meilleure en altitude et le goût du fromage s'en ressent. Au début, les vaches ont beaucoup de lait et on fabrique trois fromages de 30kg par jour. Puis, quand elles sont en gestation, leur production de lait diminue. Au septième mois, on arrête de les traire pour laisser le lait au veau.

Ces dernières années, la situation économique est devenue de plus en plus précaire. Le prix du lait a baissé, mettant en danger le fragile équilibre économique de la ferme. De fait, le fromage d'alpage n'est pas beaucoup plus cher que les autres, surtout si l'on considère le temps nécessaire pour sa fabrication quand on utilise des méthodes traditionnelles. De plus, avec les événements liés à la vache folle, le prix du bétail a chuté, rendant l'élevage de veaux plus difficile et moins rentable. "Sans les subventions, affirme tout net Jacques, nous ne pourrions jamais nous en sortir." Pour compléter leurs revenus, les Murith proposent des chambres d'hôte dans leur ferme de Gruyères et des petits déjeuners à l'alpage. Ils vendent aussi leur propre production de fromage. A l'avenir, ils envisagent de développer les chambres d'hôte. Cela permettrait à Éliane de rester à la ferme avec les enfants pour faner et s'occuper des hôtes, et ils engageraient un aide fromager 

Pour seconder leurs enfants à reprendre le flambeau. Ils préfèrent tout d'abord qu'ils apprennent un autre métier, puis, s'ils ont vraiment envie de reprendre la ferme et l'alpage, ils seront très heureux de les y aider.
Jacques ne pourrait pas lâcher comme cela la vie à l'alpage, il aime cette vie nomade. Quand arrive le printemps, il lui tarde vraiment de monter au chalet, puis au bout d'un mois, il a déjà envie d'aller au suivant... II adore regarder les vaches au pâturage: "C'est fantastique de les voir arriver à l'alpage et se dépêcher de manger, comme si on allait leur couper l'herbe sous les pieds!" En revanche, sans les vaches et la chaudière, le chalet lui semble bien vide: "Avec le travail, c'est la vie qui revient au chalet!" Une bien belle conception de la vie... 

Mais Jacques n'est pas très optimiste pour l'avenir du métier: "Les armaillis vont disparaître. Les jeunes n'ont pas envie de se lancer: on travaille beaucoup pour un salaire modeste, c'est difficile à concilier avec une vie de famille et la vie à l'alpage est loin du confort moderne auquel on est habitué."


Publié avec l'autorisation de la Revue "BCV-Passion". tous droits réservés.



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