Rubrique n° 16

Le Grand Méchant Loup?

Tout avait débuté comme un conte de fées. Microsoft, petite entreprise développant du software, arrive en quelques années à devenir le leader mondial des systèmes d'exploitation et des programmes. Son Président, Bill Gates, devenu l'un des hommes les plus riches de la planète, est longtemps considéré comme l'exemple parfait de pionnier, dont les américains sont si friands. On lui attribue le profil du jeune homme hyper-intelligent et inventif, prêt à conquérir le monde.

Mais le gigantisme et le spectre du monopole ne sont que rarement de vrais atouts aptes à lustrer l'image d'une entreprise. Il y eu d'abord les premiers agacements, bien sensibles depuis 2 à 3 ans. Mais c'est la sortie de Microsoft Explorer 4.0au courant de l'automne passé, qui met littéralement le feu aux poudres. Les constructeurs et utilisateurs du monde entier réalisent qu'en distribuant gratuitement son nouveau logiciel à quiconque et sur toutes les machines, Bill Gates veut de facto provoquer une situation de monopole qui lui permettra de contrôler habilement tous les rouages d'Internet dans un proche futur.

C'est à ce moment que surgit Zorro, excusez, Ralph Nader, le célèbre avocat américain spécialisé dans la défense du consommateur. Dès le 2 octobre dernier, ce dernier lance une véritable croisade juridique contre le tout puissant Microsoft. Son but avoué est d'alerter l'opinion publique des risques de voir Microsoft faire main basse sur Internet. La machine de guerre va alors très vite: la justice américaine et la commission européenne soupçonnent et accusent Microsoft de pratiques commerciales illégales. Et les griefs pleuvent: distribution gratuite d'Explorer, son intégration irréversible dans Windows 95 (impossible de le désinstaller!) ainsi que dans le futur Windows 98, impossibilité de placer l'icône du browser Explorer dans la corbeille à papier, et j'en passe… Le Ministre de la justice américaine tient des propos directs: "Microsoft profite illégalement de la suprématie de Windows pour conforter et étendre son monopole et entrave la liberté de choix des consommateurs". Peu de constructeurs osent se plaindre ouvertement, car Microsoft les lie par des clauses de confidentialité. Et perdre le partenariat avec Microsoft signifie s'autodétruire. Microsoft est alors sommé de payer une amende de 1 million de dollars par jour tant qu'Explorer et son icône demeureront non éliminables et non désinstallable. La position du géant américain est claire: il affirme que le navigateur Internet fait partie inhérente de son système d'exploitation. Par prudence, il est amené à distribuer une nouvelle mouture qui ne cannibalise plus Windows 95. Il en profite pour annoncer qu'il retarde la sortie de Windows 98, initialement prévue pour le début de cette année.

Les avocats de Microsoft ne chôment pas. Ils ont en effet à réfuter une autre attaque toute aussi virulente, celle de Sun Microsystems, le créateur du langage Java. Sun et ses partenaires désirenent faire de Java un langage universel pouvant faire fonctionner des applications sur tous les systèmes informatiques actuels et futurs. Certes, Explorer 4.0 interprète le langage java, mais de préférence selon ses propres normes, ce qui ne le rend pas complètement compatible avec le langage officiel adopté par ses concurrents. Mais le vrai enjeu est ailleurs: Java pourrait devenir un langage universel, donc la seule alternative face à Windows. On comprend mieux le jeu de Bill Gates!

Comme souvent, les grands procès durent des mois, voire des années. Dans un domaine aussi évolutif que l'informatique, cette lenteur est à l'avantage de Microsoft. Des preuves? On découvre en interprétant les statistiques de fréquentation des sites que Netscape n'est plus le navigateur favori des internautes; on apprend il y a quelques jours que Netscape est entré dans les chiffres rouges (dure réalité pour une entreprises dont la valeur des actions avait décuplé en quelques mois!); Corel reporte sine die la sortie de sa suite bureautique en Java.

Tout semble tourner à l'avantage de Microsoft. Mais le géant devra déployer beaucoup d'imagination et des poignées de dollars pour maintenir l'intégrité de son image auprès du consommateur, qui n'apprécie pas les situations de cartel et les monopoles. En Suisse, de nombreux secteurs économiques l'ont compris … malheureusement un peu trop tard!

Pierre Schwaller


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