Rubrique n° 23

Internet dans les écoles : le bon moment ?

Un événement peu ordinaire a eu lieu en octobre passé. Le Conseil fédéral invitait le milliardaire Bill Gates, patron de Microsoft, au lancement de son action "Internet pour les écoles". On apprenait alors que Microsoft équiperait gratuitement 5000 PC avec son système d'exploitation (Windows 95) ainsi que de son logiciel de navigation sur Internet. La Confédération annonce de son côté qu’elle va " recycler " ses " vieux " ordinateurs en les offrant généreusement aux écoles suisses. Le Cycle d'orientation de la Broye devient le premier bénéficiaire officiel de ces PC, nous apprend La Liberté dans son édition de vendredi passé. Raison profonde de ce privilège: le patron de l'Office fédéral de l’informatique habite à Domdidier. On relève aussi qu'une société privée offre gratuitement aux enseignants suisses 600 bons de formation d'un d’un demi-jour. Cette générosité de tous azimuts nous interpelle. Sans vouloir mettre en cause l’esprit innovateur de la démarche, je ne peux m’empêcher de nourrir un certain nombre de réflexions. Internet à l’école, reçu tel une manne céleste, est-ce si évident ?

L’engagement de Microsoft répond à un but évident, celui de s’imposer comme le système d’exploitation unique dans le domaine de la formation. Il ne faut mentionner que les parcs informatiques des écoles suisses sont très souvent constitués par des MacIntosh. Car étonnamment, certains cantons et communes s’équipent encore actuellement avec ce système, bien qu’il représente moins de 5% du parc informatique. Cela signifie, en plus des incompatibilités notoires entre les deux systèmes, des prix plus élevés pour la plupart des softwares et des périphériques. Qu’offre donc Microsoft ? Des logiciels de navigation Explorer, qu’il offre d’ailleurs avec la même générosité à tous les terriens qui le désirent (vous pouvez charger gratuitement la dernière version sur www.microsoft.com). Ils offrent également Windows 95. Cette version Windows disparaît des rayons dans quelques semaines, remplacée par la nouvelle mouture, Windows 98. L’effort est donc supportable. Que reçoit Microsoft ? Un grand nombre de nouveaux clients que seront les écoles, et qui devront acquérir les logiciels Microsoft (Word, Excel, Access, Works, etc.) pour faire tourner leurs ordinateurs. Autre avantage : le concurrent MacIntosh est éliminé !

Pour la Confédération, qui veut " recycler " 2'500 PC par an, le choix est également habile. Ses ordinateurs, (486 et Pentium de premières générations) équipés de quelques faibles 8 à 16 Mb de mémoire vive et de " petits " disques durs, comme c'était le cas il y a trois ou quatre ans, peuvent être " offerts " en toute conscience. Mais voilà, actuellement, pour faire fonctionner Windows 95, Explorer 4.0 et la plupart des logiciels actuels de manière correcte, il faut beaucoup de mémoire vive (les Rams, minimum 32 ou 64 Mb), et beaucoup de mémoire morte (les disques durs). Dans le cadre d’une école équipée de plusieurs postes, il faudra " gonfler " les machines, acquérir modems, cartes réseaux, cartes graphiques et créer un environnement adéquat.

Les enseignants sont-ils préparés à l’utilisation d’Internet et à son enseignement aux élèves ? Nombreux sont encore ceux qui ne connaissent pas l’informatique. Le demi-jour de formation généreusement offert ne suffira pas à combler les lacunes accumulées depuis plusieurs années. Beaucoup n’ont pas réalisé suffisamment tôt que la maîtrise de l’outil PC leur serait aussi indispensable que celle du crayon à papier.

Et les élèves ? Il est impératif qu’ils utilisent et maîtrisent les applications informatiques dans le cadre de leur formation (traitement de texte pour les travaux de composition et de présentation, le tableur pour les mathématiques, etc.). Il paraît peu acceptable que des jeunes sortant de l’apprentissage et d’écoles secondaires entrent dans la vie pratique sans connaissance de l’informatique. Les privilégiés ? Ceux d’entre eux qui auront pu se former sur l’ordinateur des parents et s’initier, peut-être même à Internet. Ils pourront au moins aider de temps à autre l’enseignant néophite dans sa " découverte " d’Internet.

S’il ne veut pas vivre des situations chaotiques et totalement non maîtrisables, chaque enseignant devra impérativement se former et s’informer suffisamment, puis réfléchir comment intégrer ce nouvel outil dans la palette classique de l’enseignement, ceci évidemment AVANT d’accepter les cadeaux des généreux donateurs.

Pierre Schwaller


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