Journal La Gruyère

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Article du 20 mars 2007

Plongée littéraire dans le passé

Google Books, c’est le vaste projet de Google, annoncé en décembre 2004, dont le but est de photographier et digitaliser le contenu de plusieurs dizaines de millions d’ouvrages et de les rendre accessibles gratuitement par son moteur de recherche. Les bibliothèques et éditeurs européens se sont scandalisés d’une telle démarche (article du du 17 mai 2005  dans cette rubrique, intitulé « Google Print, un électrochoc pour l'Europe ». Même Microsoft s’insurge.

Mais pendant que l’Europe réfléchit à une stratégie commune, Google, qui a noué des partenariats avec de nombreuses bibliothèques universitaires américaines, avance à pas de géant, mais en toute discrétion. Selon un article du New York Times paru il y a quelques jours, Google aurait déjà digitalisé un million de livres pour un coût de cinq millions de dollars. Cela équivaut à 6 francs par ouvrage. Une bagatelle pour l’entreprise Google. Un coût aussi bas a été rendu possible grâce à l’utilisation de technologies très raffinées mises en œuvre pour photographier et tourner automatiquement les pages de chaque livre, puis les «comprendre» en utilisant des logiciels de reconnaissance d’écriture très performants.

Entrons dans books.google.com. La recherche avancée nous permet de choisir des fourchettes de dates. Pour exemple, entrons la  période allant de 1600 à 1850 et saisissons des mots clef tels que Suisse, Gruyère, Bulle, liauba, Comte, Chenaux et autres mots «bien de chez nous».
L’émotion est réelle. Pour des ouvrages anciens libres de droits, on tourne les pages du vrai livre, avec ses annotations manuscrites, ses taches … et les caractères typographiques de l’époque. Comme dans un pdf, on peut rechercher des mots dans chaque livre. Il faut plusieurs minutes pour s’accoutumer à lire le français, l’anglais et l’allemand d’il y a trois cents ans. Mais quel bonheur et que de découvertes. Voici quelques perles extraites au hasard :

Sur les filles de Bulle. Dans « Itinéraire de Genève, des glaciers de Chamouni, du Valais, et du canton de Vaud (1808)» : «C’est à Vevai que j'ai rencontré des beautés Fribourgeoises, et celles de Bulle surpassent encore tout ce que j'ai vu: leur costume est très-agréable, et va on ne peut pas à mieux à leurs jolies têtes. Quel beau teint! Quels traits délicats! Que leurs bouches sont gracieuses! Leurs yeux peignaient si bien la sensibilité, et leur langage est si doux qu'on ne cesse de les admirer ».
Pierre-Nicolas Chenaux
n’est pas décrit comme le héros que nous honorons. Dans «Materialen für die Statistick und neuere Staatengeschichte (1785)» : Pierre Nicolas Chenaux, de la Tour-de-Trême, baillage de Gruyère) deréglé dans les mœurs, avoit dissipé un patrimoine assez considérable, & ne jouissoit d’aucune estime. Privé de biens, malgré les efforts de sa famille, il intenta differens procès à ses proches & méme à son père… ».
Sur les atouts sexuels des mâles suisses
. Dans «Discours nouveau sur la mode (1613) » : « J'ai vu en Suisse, dans l'église de l'abbaye de Muri, un tableau qui représentait une procession nombreuse, dessiné à la plume. Les hommes y avaient leur braguette très apparente».
Sur le Ranz des Vaches découvert par «The Gentleman's Magazine (1790)». L’auteur attribue le titre à une autre chanson (Quand reverrai-je un jour / tous les objets de mon amour ? / nos clairs ruisseaux, nos coteaux / Nos  hameaux, nos montagnes ?), et découvre près de Fribourg des gens qui ne parlent pas vraiment français, mais une sorte de patois, et chantent aussi un ranz des vaches. «The penny cyclopædia, 1841» attribue la création de la mélodie de ce chant d’origine appenzelloise («Kuhreihen» en allemand) au bâlois Théodore Zwinger, qui le composa en 1710. Autre ouvrage à lire absolument : «Histoire des Suisses ou Helvetiens- depuis les tems les plus recules jusques a nos jours (1803) ». En lisant les nombreux récits de voyage sur la Suisse, comme «Bishop Burnet's travels through Switzerland,- Italy, Some Parts of Germany 1725 », on constate qu’au XVIIIème siècle, la Suisse, et particulièrement le canton de Fribourg, étaient incomparablement plus riches que l’Allemagne et l’Italie, et offraient tous les plaisirs et commodités de la vie (traduit du vieil anglais, ndlr).

Oublions la polémique pour un instant et délectons-nous à plonger dans nos racines. Remonter de trois cents ans en quelques clics de souris, n’est-ce pas un privilège ?

Extrait de : Tableaux de la Suisse, ou voyage pittoresque fait
dans les xiii cantons du corps helvétique Par Jean Benjamin de La Borde
Publié en 1785

 

Auteur: Pierre Schwaller (Pierre.Schwaller@lyoba.ch)

Dernière mise à jour: 25.05.07


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